Pièce 10 interprètes/ 65 min/ 2011, 2014 & 2016 (en diffusion)

Pour la mémoire... contre l’oubli...

 

Note d’intention

« J’ai souhaité rendre vie, le temps d’un spectacle, aux disparus d’octobre 1961, victime d’une barbarie amnésique ; pour la mémoire… contre l’oubli… leur prêter un corps, pour l’intimité d’une danse, pour une dignité retrouvée. » Mehdi Slimani, octobre 2010

 

 

Mots et Intentions : Les Disparus

Propos chorégraphique

Le ballet commence en plein mois d’octobre 61. Univers d’usine et de machines, la gestuelle robotique et mécanique met en mouvement ces corps éprouvés de leur dur labeur. La présence de l’autorité jamais bien loin rôde et inquiète, par son rire calme et froid. En perspective, ces personnages, tels des tragédies de trajectoire, se croisent, et provoquent le destin, à la façon de notes de musique qui forment ensemble une tragique partition.

 

Interprétée par dix danseurs, la chorégraphie prend des airs de « manifestation dansée ». Mouvement collectif venu exprimer cette France d’autrefois et d’ailleurs, mêlée d’inquiétudes et d’espoirs, les ensembles se font et se défont, au rythme de mouvements qui les brisent et les recomposent.

 

Couvre feu, mobilisation, les pas de danse s’enchainent et évoquent ces pages sombres de l’Histoire. Les corps, eux, se contractent et se tendent, se rassemblent et se révoltent. Associant danse, slam, et vidéo, le spectacle s’applique à faire revivre l’espace d’un instant l’histoire de ces oubliés de la Seine. La légèreté de la danse soulève le poids du passé. Les tableaux défilent et le spectateur parvient jusqu’à une époque incertaine, reflet de son temps, où l’oubli est en passe de prendre le pas sur la Mémoire. La réactiver…

 

Loin des partis pris ou positions revanchardes, c’est plein de fraîcheur, d’humour et d’émotion que le chorégraphe se lance dans ce travail de mémoire et aborde par son esthétique la nécessité de se souvenir. Par sa recherche chorégraphique, il crée le premier et unique ballet sur les sombres événements du 17 octobre 1961.

 

 LeS DisParus/Cie No MaD

Cie No MaD

  • Pièce pour dix danseurs (version 2016)
  • Durée : 60 minutes
  • Chorégraphie : Mehdi Slimani
  • Interprètes (2016) : Tom Lerville, Mohamed El Hajoui, Yann”Presher” Brelle, Orlane Adjamgba, Nicolas “Megafunk” Guillon, Emilie “Ly em” Fereira Saramago, Yanis ” Yanou Ninja” Khelifa, Myriam Salmon, Julien Krief, Ronny “Poppin Ron” Roberts.
  • Intervention Slam : Kaot’F
  • Réalisation Vidéo : Arthur Monfrais
  • Composition Musicale : Pimo-H
  • Mise en lumière : Sidi M’Cirbi
  • Costumes: Nastia Iankovskaia
  • Coproductions: La Fondation Abbé Pierre, Artutti, Conseil Général 93, La Ville du Blanc-Mesnil, La Ville de Bobigny, Le Centre de Danse du Galion,Graac-Festival Droits Humains et Cultures du Monde, La Ville de L’Hay Les Roses.
  • Résidences de création : Centre de Danse du Galion, Aulnay-sous-Bois – Auditorium Dispan de Floran, L’Hay les Roses – Salle Pablo Neruda, Bobigny.
  • Interprètes (2011) : Mohamed El Hajoui, Steve Kamseu, Sonia Bel Hadj Brahim, Joyce Tacita, Pimo-H, Emmanuel Zubeli, Kévin Théagène, Alan Delahaye, Samuel Hak, Clement Gally, Lee Za, Malika Chabane, Nakhati DreamSy, Bélé Sweetness, Edwy, Diwan Madad Dias, Elvire Pauthier, Bruno Martin, Zineb Zine, Spairo.
  • Interprètes (2014) : Steve “Lelong” Kamseu, Cédric “Madje” Adossi, Séléna Della Ragione, Tom Lerville, Safia Zimouche, Aniss “Tajin” Tair, Alexy Lefebvre, Malik “Monkey D” Latroche,  Timothé Chams Yadollahi, Dylan Marteau.

 


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Partenaires et Soutiens

 

 

Etude universitaire sur « Les Disparus » et le travail mené à travers cette chorégraphie. Par Miremonde Fleuzin
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Tout commence en 2003, lorsque Mehdi Slimani découvre le roman « Meurtres pour mémoire ». Il est déjà danseur et chorégraphe dans sa propre compagnie « No MaD » qu’il fonde en 2001. Dix ans plus tard, en 2011, à l’occasion du cinquantième anniversaire du 17 octobre 1961, il donne la première représentation du spectacle « Les Disparus ». Un laps de temps durant lequel il se documente. Le projet chorégraphique murit, prend forme. Il sait désormais où il veut l’emmener et ce qu’il veut en faire. Et à travers le verbe chorégraphique, à travers le mouvement du corps, il retranscrit la mémoire horizontale des écrits de Didier Daeninckx vers une mémoire verticale, debout, en mouvement !
Dans une création moderne, empreinte d’émotion, 10 danseurs se confrontent au passé sombre et sourd pour redonner corps aux disparus du 17 octobre 1961 à travers une danse contemporaine ! Le HIP HOP ! Une danse qui, elle-même est née dans un contexte d’urgence ! Une danse qui interpelle, une danse parfois militante, souvent engagée qui exprime les sentiments, les émotions, la rage et dénonce les injustices. Ici, dans « Les Disparus », elle exhume, elle commémore et redonne corps à ses disparus, à ses oubliés.
Analyse du temps dans le spectacle.
A travers la minuterie en fond, projeté en grand sur le fond de scène, qui défile devant nos yeux, on voit s’écouler la journée de ces travailleurs. Journées qui se répètent comme cette minuterie qui revient trois fois et dénote la volonté du chorégraphe de nous imposer le quotidien de ces gens, appelés alors les « OS » ouvriers spécialisés. Avant le soir de la manifestation. Trois jours qui permettent de découvrir les interprètes. Le chef, celui qui supervise, qui récolte également les signatures de chacun avant le début du travail. Celui qui arrive en retard, celui qui est fatigué… Car chaque jour, les comportements se dégradent. On sent une fatigue, une pression au fur et à mesure que le compteur défile.
Le cri du coq qui est souvent associé au lever du soleil le souligne également. Et il revient lui aussi, trois fois. Tout comme ce cri strident qui pourrait traduire les journées laborieuses que vont devoir affronter ces gens. La répétition de ces journées de travail quotidien nous plonge dans le contexte historique de la fameuse nuit du 17 Octobre 1961. Le quotidien banal et usant se retrouve projeté dans les coulisses de l’Histoire.
Sur les tableaux qui suivent, le temps est aussi représenté à travers les images d’archives, les photos d’Elie Kagan, lequel photographia les seuls clichés existants de la sanglante nuit. Ces images en noir et blanc nous propulsent 55 ans en arrière. Projetées sur le fond de scène, silencieuses, elles résonnent avec la musique moderne du spectacle. Les interprètes, jeunes, qui eux, sur scène, sont habillés de couleurs vives amènent un contraste fort.
Nous sommes, nous public, perdus entre ce passé pas si « passé » que ça et ce présent où la lutte contre l’injustice est tout à fait actuelle. Nous le voyons à travers cette forme de mise en abyme que le chorégraphe crée à travers des images tournées aujourd’hui avec ses danseurs sur le pont Neuf à Saint-Michel, mais projeté pendant certains tableaux du spectacle comme pour dire que le combat n’est pas terminé. Que notre présent se trouve dans un passé qui n’a pas fini d’exister. Comme une invitation à creuser ce passé, l’inviter dans notre présent. Qu’un lien infime nous relie à notre passé. Il y a un écho troublant car on voit des danseurs projetés en noir et blanc mais ils sont également sur scène. Le temps d’aujourd’hui et celui de 1961 se confrontent et se retrouvent à coexister ensemble, simultanément.
Le temps continue de s’étaler dans le spectacle à travers toujours des images projetées mais cette fois-ci, il n’y aucune hésitation : Nous ne sommes plus en octobre 1961. Des images d’émission de télé réalité sont projetées sur le mur et crée un malaise sans filtre. Une façon de montrer que de nos jours, la parole est donnée à certaines émissions stériles, vide de sens, dépourvues d’intérêt. Quand il y a des choses, des faits, des actes d’injustices et criminels qui sont, eux, dissimulés pendant des années.
Le corps et sa chorégraphie
Noir. Après le diaporama qui introduit le spectacle, on entend des pas d’un homme vêtu d’une veste de travail bleu, béret sur la tête et journal dans les mains. Assis à cour sur le bord de la scène, il semble exaspérer par les nouvelles qu’il lit dans le journal. Dans un élan de découragement il lâche sa première réplique : « Bref » puis ferme le journal : Le décor s’installe et nous comprenons dès les premières minutes que nous n’assisterons pas à un simple spectacle de danse HIP HOP. Les postures et regards des interprètes sont travaillés et dirigés. Ils ont des costumes qui évoquent la fonction, le métier des personnes qu’ils interprètent. Ils incarnent des personnages… Plus exactement des personnes qui ont réellement existées. Ils évoquent parfois les manifestants, les policiers, les témoins de la manifestation du 17 octobre 1961.
Mais les danseurs ne sont pas les seuls à relater et à représenter cette histoire sur scène. La chorégraphie apporte un sens précis et clair de ce qui s’est passé ce soir-là. Et également la musique.
A travers des pas saccadés, une chorégraphie basée sur la répétition et la précision, nous voyons un groupe de travailleurs qui dans leurs mouvements de travail, leurs actions du quotidien de travail à la chaine se muent en danseurs de HIP HOP. Nous distinguons le popping qui fait naître des pas de danse contractés. Il nous est donné à voir à ce moment précis des… danseurs qui… travaillent. Alternant tantôt entre la danse et le jeu. Et nous voyons effectivement au fur et à mesure que les jours avancent, non plus des danseurs, mais des collègues qui évoluent, partagent le labeur, et prennent le temps de se saluer avant d’attaquer leur journée. Et chaque pas traduit des états différents, la fatigue, le pressement… La musique comme des sons de clous, de marteau, elle aussi, basée sur la répétition en boucle… à la chaine rythme le travail. Rythme les pas de danse.
Le deuxième tableau nous présente des policiers, de la tête au pied, ils sont équipés. Leurs pas de danse sont plus souples, plus lents. Eux, dansent plutôt le locking, une danse plus dynamique, plus légère et qui ne cesse de « pointer du doigt ». Leurs regards trainent et s’attardent. Ils épient partout ; même dans le public.
Le tableau central est celui de la manifestation. Une chorégraphie d’ensemble d’une durée de 6 minutes, un déplacement collectif qui envahit tout le plateau. On ressent une solidarité qui se tisse entre les manifestants danseurs. Les poings levés, la respiration haletante, la danse est engagée.
Plus tard, des solos se créent comme pour prendre le temps de présenter le portrait de ceux qui ne sont plus là, rendre un corps et un nom, à chacun. Les victimes mais aussi des témoins comme à travers le solo sur du voging d’un danseur qui représente le photographe Elie Kagan qui était présent ce soir-là. Parmi les morts par terre, il danse, danse et traverse l’espace pour n’oublier personne.
Et cet autre tableau plus douloureux à réceptionner : Dans le noir, on entend le bruit de l’eau, d’une eau qui coule, qui semble déborder puis on voit des policiers balancer des corps. On entend ces corps percuter l’eau avec des cris… Grâce à la bande son, à la synchronisation du son et des mouvements, on avait l’impression d’être nous-même témoin de ce qu’il s’est passé ce funeste jour. Comme si on revivait ce moment… Puis les corps qui reviennent d’entre les morts en criant : « aide-moi » ! Leur rendre vie à nouveau par la danse, pour qu’ils trouvent la paix.
Autant de moments qui écrivent et inscrivent les différentes étapes de cette histoire. Autant de moments, de bande son, de morceau de chorégraphies qui ont redonnés vie à des corps portés disparus.
La scène et le public
J’ai trouvé important de parler de cet aspect spécifique du spectacle. Car effectivement entre la scène et le public, il n’y a aucun fossé. Le public fait lui aussi partie du spectacle. Malgré lui, il est rattrapé dans cette histoire qui nous concerne tous finalement.
En plus de s’attaquer aux travailleurs, les policiers s’attaquent également au quatrième mur et le brisent. Ils se baladent dans le public, narguent certaines personnes sur des « défauts » physiques, en agressent d’autres. De façon théâtrale et narquoise, ils accusent les spectateurs de complicité, de garder le silence et de ne pas dénoncer la personne qu’ils entendent chanter. Le public est pris à parti et est traité comme les Algériens en 1961. N’est-ce pas là une façon subtile du chorégraphe de démontrer que ces les Algériens ne sont pas les seuls concernés mais qu’il s’agit d’un problème qui nous touche tous ?
Lorsque la lumière se fait dans le public, nous ne sommes plus de simples spectateurs mais nous devenons nous aussi des acteurs et certains dans le public se surprendront à répondre au policier : « Non, je n’ai rien entendu ! », « Oui, j’ai bien ma carte d’identité » ou nous entendront des interjections de surprise. Certains seront choqués par la brutalité des policiers envers la jeune fille qui résiste en chantant.
A la fin donc ce spectacle, le public en ressort inévitablement changé. Quelque chose s’est passée pendant une heure et demie. Certains ressortent bouleversé, ému avec le besoin de comprendre, le besoin de mettre des mots sur ce qu’ils ont vu. L’envie d’aller soi-même à la découverte du fameux 17 octobre 1961. L’envie de choisir ce thème pour son dossier sur la mémoire. L’envie de commémorer à sa façon et de rendre hommage à toutes ses personnes qui ont voulu la liberté, l’égalité, le respect aux dépens de leur vie.
 
Miremonde Fleuzin